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L’ambition : une question de genre ?

 « Les femmes bien élevées rentrent rarement dans l’histoire ! » Laurel Thatcher Ulrich 2007

Introduction

Je garde en mémoire le leitmotiv de ma mère : « ton travail sera ton premier mari ». En me le disant, elle me rappelait sans cesse sa propre  trajectoire de vie. Veuve à 20 ans, avec une petite fille de 4 ans. C’est l’éducation et le travail acharné qui lui ont permis de m’élever dans la dignité et de me donner le meilleur de tout.

Toute sa vie, elle s’est battue pour que ses enfants puissent avoir tout ce qu’elle même n’a pas eu. En retour, elle attendait de moi que je me batte pour ne jamais dépendre des autres. De toutes ses recommandations, il en est une qui m’a le plus marquée : « même si tu gagnes 100 000 F CFA, ils sont à toi. Avec cet argent, tu pourras te loger et subvenir à tes besoins, sans rien attendre de personne

J’avais alors 10 ans, et je n’ai jamais oublié. Habitée, pour ne pas dire obsédée par cet objectif permanent d’indépendance financière, j’ai gravi les échelons au sein de plusieurs entreprises avant definir par créer la mienne, il y a 10 ans.

Quelle perception les gens avaient-ils de moi ?  Admiratifs pour les uns, complexés pour d’autres et mal à l’aise pour la majorité. Je n’ai pas été programmée pour avoir un bon mari, mais plutôt pour avoir un bon boulot.Cela ne m’a pas empêché de rencontrer l’amour et d’avoir des enfants. Mais lorsque je me suis retrouvée mère célibataire, le conseil de ma mère a pris tout son sens. J’étais responsable de 2 innocents qui comptaient sur moi. Dans la posture qui était la mienne, se battre n’était plus une affaire de réussite. C’était devenu une nécessité, une question de survie.

Pourquoi est -ce qu’une femme ambitieuse est-elle généralement perçue comme agressive, voire détestable alors qu’un homme dans une situation similaire est loué pour son talent, son dynamisme, son entregent ?  Apparemment, l’ambition féminine dérange. Je ne vous dirai pas ce qu’est l’ambition, mais plutôt ce qu’elle n’est pas. En effet, être ambitieuse, ce n’est pas se prendre pour ce que l’on n’est pas. Ce n’est pas non plus être asexuée, froide ou méchante. Ce n’est pas aussi le STL ou « sexually transmitted » Leadership qui découle de faveurs obtenues au terme d’une promotion-canapé.

Non ! Ce n’est rien de tout cela et la fin, croyez-moi, ne justifie pas les moyens. Pour être prises au sérieux, nous devons nous-mêmes être sérieuses.

Être ambitieuse, ce n’est pas forcément viser à occuper un poste élevé dans la hiérarchie d’une entreprise ou dans une structure politique. C’est puiser dans son potentiel personnel pour se réaliser et, au terme d’un parcours du combattant, délivrer une valeur ajoutée à la communauté dans laquelle on vit. Avoir de l’ambition, c’est se poser en actrice du changement tout en vivant ses rêves sans complexes ni limitations.

C’est aussi, en retour, le droit d’exercer les fonctions méritées sans s’attirer des commentaires sexistes et discriminatoires. Combien de fois ai-je entendu des gens me dire: « Mme Fall, quand on vous voit vous avez l’air gentille, mais dès que vous ouvrez la bouche vous êtes comme un homme. »En pensant me faire un compliment, ces gens m’insultaient. Et je prenais mon air le plus aimable et leur répondais : « Je suis une femme qui fait ce qu’elle a à faire pour diriger convenablement une entreprise. »Comprenaient-ils le message que j’essayais de leur passer. J’en doute. A leurs yeux, leurs propos relevaient du compliment.

L’ambition, ce n’est pas gérer ou fonctionner comme le ferait un homme. Elle consiste à se réaliser à son propre rythme, à mettre en musique ses propres utopies, à leur donner corps, à assumer ses responsabilités entrepreneuriales et sociales, sans se soucier des quolibets et des à priori réducteurs.

Quand on examine les statistiques du Women Matter Africain de McKinsey, on note des disparités considérables entre l’Afrique de l’Ouest et le reste du continent. En effet, Nous sommes à la traîne. Comment faire pour rattraper ce retard dans l’accomplissement des Objectifs du Millénaire ?

Je vais prendre l’exemple du Rwanda où 64% des membres du parlement sont des femmes ainsi que 40% des membres du gouvernement. Dans l’espace CEDEAO, on est très loin de ce type de résultats statistiques. Néanmoins, le cas Rwandais nous prouve pourtant que c’est à notre portée et nous donne de l’espoir. N’est ce pas mesdames ?

Cet état de fait découle d’une politique délibérée du gouvernement et d’une volonté du Président Paul Kagamé de combler le Gender gap.  Notre rôle aujourd’hui,  au delà du networking et des réunions au sein de nos multiples associations féminines, c’est d’unir nos forces pour constituer un lobby fort et assez puissant pour pouvoir peser durablement  sur les politiques du genre dans nos pays.

Que devons nous faire ?

Il ne s’agit plus seulement de partager nos expériences, mais de nous inviter à la table où se prennent les décisions et d’influencer la conversation en faveur du rétablissement et de la consolidation de nos droits. Ce n’est pas une faveur que nous demandons, mais justice pour que nos ambitions puissent s’exprimer et que nos talents soient mis à profit du développement de nos pays.

Au delà de la volonté politique, nous sommes souvent notre propre frein. En effet,

  • Nous n’osons pas prendre le pouvoir qui nous est donné. Nous manageons en retrait par crainte d’être indexée comme arrogante. En face, les hommes n’hésitent pas. Comme le dit si bien Sheryl Sandberg, nous devons nous asseoir à la table car c’est notre droit et notre devoir en tant que responsables. Combien d’entre vous se reconnaissent ?
  • Le rêve de Cendrillon et de la belle au bois dormant ne nous appartient pas. Réapproprions nous les héroïnes africaines qui ne se mettaient pas en retrait : la Reine Pokou, Yaa Asantewaa, Aline Sitoe,  Amina de Zaria. Autant d’héroïnes effacées par les fables coloniales et les contes de Grimm. Au-delà des reines d’Afrique, nous avons nos aïeules : nos grand mères agricultrices ou commerçantes sont des exemples. Ma grand-mère que je n’ai hélas pas connue vendait du lait caillé dans les années 1940 et 1950. C’était une femme peule indépendante qui avait décidé de se prendre en charge et d’avoir son autonomie financière. Nos grands-mères ne pensaient pas aux congés de maternité. La grossesse et l’accouchement n’étaient pas considérés systématiquement comme des pathologies réductrices. Je me souviens encore de ma mère me répétant que l’accouchement n’est pas une maladie. J’ai donc eu mes Jumeaux un lundi matin. Et le mardi matin, je suis allée faire mes courses, comme si de rien n’était. Arrêtons donc de nous projeter dans des scénarii écrits par d’autres et qui risquent de briser nos ambitions et de freiner nos carrières. Une jeune diplômée touchée par le syndrome de Cendrillon réfléchira à sa vie de femme mariée professionnelle bien avant d’avoir rencontré le pseudo prince.

Do not Lean back !

  • Eduquons des filles sans complexes d’infériorité et des garçons féministes. J’ai personnellement gardé de mauvais souvenirs de mes cousins qui se la coulaient douce pendant que nous, les filles, devions assumer toutes sortes corvées de la maison pendant les vacances et les week-ends. Par conséquents, j’ai élevé mes fils à tout faire dans une maison : vaisselle, cuisine, rangement, ménage, nettoyage. Élevons des garçons qui sauront respecter et apprécier la place des femmes au sein de la société sans se sentir menacés ni diminués.

Le problème avec le genre c’est qu’il prescrit comment nous devons être au lieu de reconnaitre ce que nous sommes Chimamanda NA

 

  • Assumons nos compétences et notre savoir. Quand nous réussissons quelque chose nous les femmes avons tendance à sous-estimer nos prouesses er réalisations derrière une fausse modestie qui n’est autre que de la peur. La crainte d’être indexée comme prétentieuse. N’ayons pas froid aux yeux et n’hésitons pas à dire : cela a été une réussite parce que je suis compétente et j’ai travaillé dur pour parvenir à un tel résultat. Osons négocier pour obtenir ce que nous méritons et saisissons les opportunités qui nous sont offertes. Arrêtons de nous auto-flageller, de sous-estimer nos capacités et compétences. Yes you can !

WangariMaathai “ Plus vous vous élevez moins il y a de femmes “

 

  • Donnons-nous les moyens de nos ambitions et outillons nos aspirations. L’ambition n’est pas un vain fantasme. Rêvez de devenir Oprah Winfrey nécessite un talent des prédispositions et surtout beaucoup de travail. Il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, il faut agir en conséquence. Moi j’adorerai être danseuse étoile mais cela relève de l’utopie dans mon cas. N’hésitons pas à identifier nos lacunes et à les combler. L’identification de nos points forts en convergence avec l’acquisition des compétences requises vous conduira vers le succès. Donc foncez et prenez en main votre destin !
  • Collaborons, soyons des mentors et des coachs pour nos sœurs. Soyons généreuses, partageons nos expériences et notre savoir. Conseillons-nous les unes les autres, inspirons-nous, motivons-nous et, paraphrasant Gandhi, je dirais soyons le changement que nous voulons voir dans le monde. Arrêtons les rivalités de bas étages basées sur des critères non professionnels,  arrêtons de juger les femmes non mariées et sans enfants. Il n’y a pas de secte, de caste, de cloison ni de séparation à faire lorsque les enjeux sont communs. La compassion féminine doit servir entre nous et non pas seulement dans notre style de management. C’est à nous d’écrire notre propre histoire.

 

  • A des postes de responsabilité, ne refusez pas de recruter une femme parce qu’elle est trop belle ou parce qu’elle vous semble trop brillante ou ambitieuse. Ou tout simplement parce qu’elle a un mari riche et puissant. Soyons objectives. Basons nos recrutements sur des critères rigoureux et professionnels. Sinon, les autres ne nous prendront pas au sérieux.  Notre rôle n’est pas de favoriser les femmes, mais d’être équitables.

« Il existe un endroit en enfer pour les femmes qui n’aident pas les autres femmes  » Madeleine Albright

 Invitons les hommes dans la conversation. Nous ne pouvons pas les exclure dans ce débat où ils doivent se sentir concernés. Nous ne sommes pas une bande d’hystériques anti-hommes qui se réunit pour pleurnicher- c’est pardonnable quand on a une peine de cœur – Mais dans le monde professionnel ou politique, nous devons sensibiliser les décideurs et les rallier à notre cause. Ne sont ils pas nos frères, nos pères, nos maris et nos fils ? Il nous revient de véhiculer le message qui va les motiver à embrasser ce combat qui est l’affaire de tous. Le nouveau féminisme tout comme l’ambition n’a pas de genre et doit être inclusif.

Extrait de Chimamanda TEDX Nous sommes tous des féministes:

 “ Une fois je discutais de genre avec un homme noir et il me demanda pourquoi est ce que je parle de mon expérience en tant que femme et non pas en tant qu’être humain? Etonnement, c’est le même gars qui parle souvent de son expérience en tant qu’homme noir »

Conclusion

Personne ne nous fera de la place si nous n’en faisons pas pour nous mêmes. J’ai eu mon premier poste de Direction à 29 ans, parce que quelqu’un m’en a donné l’opportunité et j’ai eu le courage de la saisir. C’était un beau challenge ! En tant  que Directrice dans des multinationales j’ai donné des opportunités identiques aux femmes et je suis heureuse de voir que plusieurs de mes collaboratrices ont évoluées vers des postes de responsabilités aujourd’hui.. Ma plus grande joie et fierté, c’est d’avoir identifié et recruté des talents féminins qui ont pu éclore en leader.  Le leadership ce n’est pas exclusivement diriger mais c’est ouvrir des chemins aux autres et assurer une pérennité de la connaissance et de l’excellence. En tant que femme professionnelle, Quel sera votre héritage?

Le genre compte. Les hommes et les femmes expérimentent le monde différemment .Le genre colore la façon dont nous expérimentons le monde . Mais nous pouvons changer. CNA

References:

Lean in Sheryl Sandberg

Nous sommes tous des feministes CAN

Reines d’Afrique Sylvia Serbin

Women Matter Africa Mac Kinsey

©Nabou Fall

Intervention au FEEF  Mars 2017 Abidjan Cote-d’Ivoire