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La wolosso du net par Oumar Ndao

L’image que me renvoie le miroir me fait sourire malgré moi. J’ai vraiment tout de ce que l’on appelle Wolosso dans le langage des jeunes. Le jean taille basse qui me moule parfaitement le postérieur laisse apparaître le bas de mes reins et un bout de la raie fessière ainsi que le cœur piqué de la flèche de Cupidon que le tatoueur m’a fait ce matin.  Et le body très décolleté met en valeur mes seins encore très fermes et aux deux tiers dehors; malgré mes 33 ans. Sans compter le maquillage et ces très grosses lunettes claires qui m’ont complètement transformée. Bien malin qui pourra me reconnaître…
Je dois ressembler exactement  à ce que doit s’imaginer mon «rendez vous» de ce soir. Un bonhomme qui m’a appelée à plusieurs reprises. Je le comprends : après nos échanges sur le tchat  il doit être impatient de découvrir cette fille… très libérée qui lui a promis une nuit d’enfer. Seulement le mot «enfer» a pour moi une signification très différente de ce qu’il s’imagine. Une soudaine excitation, me gagne quand je m’empare de mon sac à main. J’allume une cigarette pour me calmer. C’est toujours ainsi chaque fois que je dois rencontrer un nouveau! Je suis un peu angoissée même si je sais avoir dans mon sac à main de quoi pouvoir me défendre si je tombe sur un voyou… comme ce salaud d’ «enchanteur» qui m’a mise dans cet état…
Je consulte l’horloge accrochée au dessus du téléviseur. Bientôt minuit.
Quand je me retrouve dans la rue deux minutes plus tard je sens le poids des regards; surtout masculins. Normal, avec cet accoutrement. J’entends même un sifflement d’admiration : «elle est kpata déh»! Venant de ce groupe de jeunes gens réunis autour d’un thé sous un hangar en face de l’immeuble ou j’ai un appartement depuis bientôt un mois. 
Ouf, enfin un taxi! Je m’y engouffre et souffle au conducteur : «Zone 4 s’il vous plaît!». L’homme sourit : «sans problème miss», et démarre. Il jette un coup d’œil dans le rétroviseur et cherche à me dévisager.  Je baisse la tête.  D’ici à ce qu’il me reconnaisse! Il lance: «eh Abidjan ! Nous qui avons survécus à la guerre là; ils cherchent à nous tuer avec les déchets tossiques maintenant oh !» Je serre les dents pour réprimer l’envie de lui jeter «toxique! Cornard!». Un petit blanc : il attend un commentaire qui ne vient pas. «Il paraît que ce poison se trouve dans dix décharges publiques. Donc on est tous contaminés. Ma sœur, on raconte que dans dix ans les enfants que nous allons mettre au monde seront tous bêtes bêtes. On est morts ooo!!!»  Décidément; pensai-je on en entendra de toutes sortes. 
– Prenez à droite !  
A ma grande surprise le taxi ralentit et s’arrête presque aussitôt. Le chauffeur se tourne vers moi: «vous savez miss; que vous pouvez payer autrement…». Il doit me prendre pour une de ces pûtes qui pullulent dans la zone comme par exemple cette fille outrageusement maquillée, en jupe minuscule et haut minimum, qui, tout sourire, me fait des propositions par la vitre ouverte: «eh ma chérie! C’est langue mécanique qui te parle! Pour 1000 balles je te fais connaître le paradis!»
 Je regarde le chauffeur dans le blanc des yeux et lui dis d’un ton sans réplique: «ça ne m’intéresse pas! Démarrez!»
Deux minutes après je descends devant le Parker Place. Je sors mon portable et fais le numéro de mon «rendez vous». Il décroche à la première sonnerie. Je suis quand même curieuse de voir à quoi ressemble ce soit disant Boer. Je ne tarde pas à le savoir. En effet un jeune homme en jean et tee shirt ; de grande taille; costaud; de teint clair; les cheveux légèrement frisés; une petite moustache artistiquement taillée et des baskets aux pieds vient vers moi tout sourire. «Alors Paty; comment vas-tu ?  Je suis Boer». «Bien merci! Contente de te connaître!» «Et moi donc !» fait il en m’embrassant sur la joue tout près des lèvres. Je lui enlace le cou et lui colle un baiser de vampire qui le laisse pantois. Il fait dans un souffle: «toi alors; tu fais pas dans la dentelle!». Je réponds en clignant de l’œil» et tu n’as rien vu encore mon chéri; je suis… infernale!» Il me prends par la taille: «allons y !»
C’est ainsi que nous nous retrouvons assis dans des poufs devant deux bouteilles de bière. Dans la lumière tamisée du Parker place. Le public nombreux écoute religieusement les chansons de Bob Marley majestueusement interprétées par les Wisemen, l’orchestre de ce temple du reggae. Au bout d’une dizaine de minutes l’ennui commence à me gagner. Je pose comme par inadvertance une main sur la cuisse de Boer. Une main qui a tendance à bouger et à avancer lentement  vers son entrejambe. Bientôt je lui caresse sans gêne la bosse de plus en plus grosse qu’a de la peine à contenir son pantalon. N’y tenant plus ; il se lève et après avoir avalé d’un trait le reste de sa bière; me demande de le suivre.
Minuit quarante cinq nous trouve dans la chambre de Boer. Une pièce qui comprend un très grand lit. Je n’en ai jamais vu d’aussi grand. Avec au moins une dizaine d’oreillers savamment disposés. Une petite commode; une table sur laquelle trône un ordinateur et un bloc note; et une chaise. Voilà pour le mobilier. Sur le sol; une épaisse moquette grise. Dès qu’il referme la porte je le pousse contre le mur et me colle contre lui. Ma main s’active. Je déboutonne sa braguette et son sexe jaillit littéralement. Je m’éloigne un moment de lui; le temps de me débarrasser prestement de mes vêtements. Pendant ce temps Boer s’est déjà mis nu sur le dos au milieu du lit. Au garde à vous ; si vous voyez ce que je veux dire. Je le rejoins et arrache de ses mains le préservatif qu’il avait sorti de son étui. Je le lui enfile. Quand je le prends dans ma bouche chaude il pousse un gémissement. Je m’arrange pour percer le bout du préservatif avec mes incisives. Dans l’état où il est Boer ne se doute de rien. Je m’empale sur lui… Il l’a, sa nuit d’enfer; ce cher Boer. Je le quitte vers deux heures du matin; non sans peine. Je fais un tour dans la salle de bain où je lui laisse un message à l’aide de mon rouge  à lèvres, sur le miroir. Un message dont il se souviendra toute sa vie : «bienvenu au club o+» ! Il me remet 10 000F pour le taxi. C’est d’ailleurs à bord du taxi que je lui envoie le «verdict» : «hé Boer! Je te suggère de faire rapidement ton teste de dépistage! Adieu!» Je me débarrasse juste après de la puce de mon téléphone. Demain j’en prendrais une autre avant d’aller au bureau…
Après une longue douche; je me mets au lit. J’allume une cigarette. Je suis contente d’avoir réussi mon coup. Ils vont tous payer. Ils vont périr par où ils ont péché. Tous ces dépravés qui ne connaissent du Net qu’une seule utilisation: draguer et abuser des pauvres innocentes à la recherche de l’âme sœur. J’y  croyais aussi naïvement il n’y a pas si longtemps que ça…
C’est presque toutes les nuits que je revis ma mésaventure.
C’était il y a exactement quatre mois…
 
C’était il y a exactement quatre mois. Je m’étais  remise sur…«le marché de l’amour» comme dit ma copine Jeanne, après quelques trois ans d’une vie insipide où je m’étais investie corps et âme dans mon travail pour oublier la trahison de Martin. Martin qui a disparu de ma vie un beau jour, comme ça sans histoire ; il avait juste pris son  sac et m’avait laissé un mot  «chérie, je n’en peux plus de cette vie, je m’en vais, pardonne moi !» voilà. C’est aussi simple et idiot que ça ! Et je ne l’ai jamais plus revu. Ah si, quelques jours plus tard, dans le journal. Il s’était suicidé…Qu’on ne me demande surtout pas pourquoi, parce que je n’ai toujours pas de réponse, du moins, pas une réponse que le commun des mortels puisse «intégrer». J’ai toujours soupçonné chez cet homme que j’aimais pourtant, un certain…refus de vivre. Et voilà. Cet épisode m’a marqué le cœur au fer rouge…Il m’a fallu trois longues années pour m’en remettre. 
Et puis un jour, j’accompagnai Jeanne dans un  cyber café. Elle avait rendez-vous sur MSN avec son fiancé. Un homme qui se trouvait à l’autre bout du monde. Ils  ne se connaissaient que par des photos, la webcam et des paroles échangées par écrits ou au téléphone. Et pourtant ils étaient très amoureux l’un de l’autre et projetaient de se marier…et de mettre en route très rapidement  un enfant. Une histoire de fou, quoi ! Mais qui se réalisera plus tard. Parce que, à l’heure où j’écris ces mots ils filent le parfait amour et Jeanne est enceinte de …six mois.
Mais n’anticipons pas. Ainsi donc Jeanne était parvenue à me convaincre de tenter ma chance sur la Tchatche. Elle  m’avait dit que même si ceux qui se connectent ne sont  pas  tous des anges, on y fait des rencontres intéressantes  quelques fois. Alors je m’y suis mise. Au départ je trouvais cela assez amusant sans plus. Je me faisais  «aborder»  autant par des jeunes que des vieux, des femmes que des hommes. Certains de mes contacts cherchaient «l’âme sœur», d’autres «une partie de b. Ce soir». Mais ce qui me  faisait surtout  rire parfois, c’était les pseudos utilisés : «Rocco» (comme la star du porno),  «Orange mécanique», «Pomme», «Chatte en feu», «pompier» etc. Bref, ces gens-là ne manquaient pas du tout d’imagination. Le seul contact qui m’avait paru assez intéressant pour que je lui remette mon téléphone était Térence. Il  était très drôle et ouvert d’esprit. En plus on semblait avoir beaucoup de points communs. C’est  ainsi que de fil en aiguille, nous avons fini par nous rencontrer. Il n’était pas mal du tout. Nous avons dîné ensemble dans un petit restau sympa de Treichville, ensuite nous sommes allés danser au Ti Folie en Zone 4 jusqu’à trois heures du matin. J’étais particulièrement éméchée quand il monta avec moi dans un taxi. Mais malgré ces «bulles» (salut Tina) dans la tête j’avais pu donner mon adresse au taximan.
Ensuite je ne me rappelle plus vraiment ce qui avait  suivi. J’ai juste de temps à autres de petits flashes. Un homme au dessus de moi, nu, en sueur et ces coups comme si on me pilonnait le bas-ventre…par exemple. Le lendemain matin, j’étais dans un état déplorable…J’avais l’impression d’être passée sous un rouleau compresseur. Ce salaud m’avait violée. Après ça j’avais tout tenté pour le retrouver. Au téléphone il était injoignable. J’ai rodé pendant des semaines autour de la boîte  où avait eu  lieu notre R.V, dans l’espoir de le voir. Je me suis renseigné aussi dans la boîte et les environs. Personne ne le connaissait…  
J’avais le cœur déchiré, le corps sali. Oh que j’avais mal !!! Et pourtant, vu de l’extérieur, il n’y avait aucun changement. J’étais la même. Toujours bien mise et grande bosseuse. Alors qu’à l’intérieur, j’étais détruite ! Sur les conseils de Jeanne j’ai fait mon test de dépistage qui s’est révélé positif. Je suis  sous antirétroviraux.  
Et depuis, je parviens à piéger chaque week-end un cyber-dragueur pour me venger du salaud qui a détruit ma vie…Je sais que  c’est monstrueux…Mais ça me soulage !

 

©Oumar Ndao