Concubinage : Le péché mignon par Nadia AYADI (Tunisie)

Concubinage : Le péché mignon par Nadia AYADI (Tunisie)
 
Plus qu’un phénomène de mode, plus qu’un style de vie, le concubinage est un véritable fait de société dans le monde. De plus en plus de couples optent pour l’union libre selon un choix philosophique ou financier. En occident, le concubinage a un statut et les couples le vivent au grand jour sans aucune contrainte sociale ou juridique. Chez nous, il est interdit par la religion et, sans l’être expressément par la loi, il peut tomber sous le coup de certaines infractions pénales… Le droit de la famille repose exclusivement sur l’institution du mariage. Ainsi il ne saurait y avoir de place pour un mode de vie qui n’aurait pas reçu une consécration légale… Pourtant, assez discrets, les concubins existent, localisés en majeure partie en milieu urbain et caché dans la sphère du privé. Qui sont ces concubins ? Femmes et Réalités a osé lever le voile sur un phénomène réel, encore tabou dans notre société, mais paradoxalement “toléré” chez une frange de la population.  
 
“Mon aide ménagère ignore que je ne suis pas mariée avec Moncef. Je ne sais pas ce qu’elle penserait de moi et préfère éviter de le lui dire.”  
 
Sihem fait partie de ces nouveaux couples qui ont décidé de vivre ensemble pour voir si ça pouvait marcher. Une sorte de “stage” en attendant le jour J. Ailleurs cette situation est légale et cela s’appelle concubinage! “Chez nous, cela est assimilé au “haram” dans la mesure où un couple doit être uni par les liens sacrés du mariage”, affirme Amel décontenancée. En plus c’est puni par la loi ! ”.  
 
Rien à perdre, tout à gagner  
 
Cependant, d’une façon générale, les concubins se désintéressent de la loi et la loi se désintéresse d’eux. Les tribunaux ignorent le concubinage qui peut toujours être librement rompu.  
 
Omar a trente cinq ans bien sonnés. Avec dix ans de carrière dans une multinationale, il a tout pour fonder une famille: appartement, voiture, avenir…mais il ne saute pas le pas pour officialiser son union avec Zohra cadre dans une institution. Pourtant, ils vivent ensemble depuis 3 ans. Il nous confie que le mariage lui fait peur: “j’ai vu autour de moi plusieurs de mes amis divorcer après moins de trois ans d’union. D’autres sont à couteaux tirés avec leurs femmes. Je préfère vivre une union libre que de courir le risque de mener une vie de couple désastreuse. Je vis sans les contraintes du mariage. C’est une situation confortable pour le moment. Si je ne m’entends plus avec ma compagne, chacun partira de son côté sans les tracasseries juridiques…”.  
 
A ce niveau, le concubinage semble simple : on s’aime, on vit ensemble et si par hasard cela ne devait plus marcher on se quitte. Quant “on se quitte”, ce sont souvent les hommes qui le font sans se soucier vraiment de la souffrance des compagnes qui, en général, lassées d’attendre le prince charmant se sont mis en ménage dans le but d’aboutir au mariage.  
 
Fatma et Lotfi s’aiment d’amour tendre. Elle est médecin, lui professeur de mathématiques. Ils s’aiment tellement qu’ils décident de se marier. En attendant le grand jour, ils vivent ensemble dans un vaste appartement. Ils sont adultes, majeurs, vaccinés et indépendants financièrement. “Mon père vit à l’étranger et ma mère, qui est universitaire, est au courant de ma relation. Elle est assez ouverte et cherche surtout mon bonheur. Elle n’a pas de tabou et moi non plus”. Qui donc peut s’opposer à ce choix? Et, surtout, pourquoi ? Pour l’amie de Fatma “étant donné qu’ils sont intelligents, cultivés ayant beaucoup de respect l’un pour l’autre et surtout qu’ils ont suffisamment réfléchi avant de faire ce pas, alors où est le problème? D’ailleurs y en a-t-il un?”.  
 
Le concubinage devient ainsi le principal mode d’entrée dans la vie de couple. La plupart des couples vivant ensemble, l’union libre n’est pas un choix de vie mais un tremplin vers le mariage. Quelque temps plus tard, le frère de Lotfi tombe amoureux et se fiance avec Houda étudiante. En attendant le mariage, pourquoi ne pas faire comme Fatma et Lotfi ?  
 
Un essai de vie commune  
 
Beaucoup se marient au bout de quelques années et, plus rarement, lorsqu’ils attendent un enfant. “Mon mariage a été accéléré l’année dernière parce que j’étais enceinte. C’était le facteur déclenchant pour officialiser notre relation”, affirme Sonia 36 ans, informaticienne.  
 
Il est à noter par ailleurs que le mariage précoce a quasiment disparu dans notre pays. D’après les statistiques, l’âge moyen du mariage des femmes est passé, en Tunisie, de 19 ans en 1956 à 27,8 ans aujourd’hui. Deux raisons majeures seraient à l’origine de ce phénomène. Tout d’abord la scolarisation massive et les études poussées des tunisiens. Les difficultés socio-économiques, bien réelles, ne sont qu’une raison apparente du retard du mariage. La dimension psychologique, une certaine appréhension de l’union, pour la simple raison qu’on ne veut pas rater son mariage: on prend toutes les précautions quitte à faire un essai de vie commune avant le mariage. Ce constat est valable surtout dans la capitale et particulièrement au sein des couches aisées. Quant on est issu d’un milieu instruit et relativement nanti, on a tendance à vouloir réaliser un modèle: vivre ensemble pour mieux connaître son partenaire et réaliser le mariage auquel on aspire.  
 
Mais on oublie souvent que vivre à deux sans contrat de mariage revient à vivre dans l’illégalité. A la peur du qu’en dira-t-on et de la sanction familiale s’ajoute l’angoisse d’être démasqué. Thouraya, 35 ans, est documentaliste dans un hôpital, elle vit chez Sami, séparée de sa femme étrangère et en instance de divorce. “Mes parents habitent dans le Sahel et ne savent pas que je vis avec un homme. Ils seraient choqués. Nous essayons d’être le plus discret possible, nous ne recevons pratiquement pas la famille et nous ne cherchons pas les problèmes”.  
 
Malgré tout, ils sont las d’être tout le temps sur leur garde. Ils sont ensemble par amour et s’ils ne sont pas encore mariés, c’est parce que la procédure de divorce de Sami dure encore.  
 
De la tolérance quelque part  
 
Les cohabitions commencent de plus en plus tard chez nous. La plupart s’établissent progressivement dans un logement qui devient commun: le processus commence en passant épisodiquement une nuit ensemble, puis l’un amène de plus en plus d’effets personnels chez l’autre pour finalement ne plus repartir. “Le fait d’être amoureuse est à l’origine de ma relation avec Fathi. Je suis née en France et mes parents y sont toujours. Alors que j’étais en vacance en Tunisie, j’ai connu Fathi chez une amie. Il était alors son compagnon. L’année d’après, en revenant pour les vacances, j’ai retrouvé Fathi par pur hasard dans une soirée. Il avait rompu avec mon amie et, comme il me plaisait, je me sentais plus à l’aise pour me laisser draguer. Depuis trois ans, je vis avec lui et j’ai eu la maladresse d’en parler à mes parents pour justifier mon non-retour auprès d’eux. Malgré leur ouverture d’esprit, ils me harcèlent depuis, pour que je fixe une date de mariage”. Opter pour la vie à deux nécessite malgré tout une sacré dose de courage dans notre société, même s’il est quelque peu tolérée.  
 
Wahida et Mourad ont le soutien de leurs frères qui n’y voient aucun inconvénient. “Nous vivons comme un vrai couple. Nous sortions ensemble depuis une année. Depuis quelque temps, Farid s’est installé chez moi. Nous avons l’intention de nous marier cet été”.  
 
Wafa et Salim ont appris à se connaître, ils se sont découverts mutuellement au fil des jours. Ils font les courses ensemble, partagent les tâches domestiques, définissent le budget du mois… Les choses se sont mises en place petit à petit. “J’ai découvert Salim dans les différents moments de bonne ou de mauvaise humeur. Ce n’est pas toujours facile. Actuellement nous avons la certitude de notre amour. Au début, nous avons tendance à idéaliser l’autre parce que l’on ne sait pas grand-chose de lui. Par la suite, on se découvre et on apprend à l’aimer tout entier. Un rythme de vie à deux s’est installé progressivement”.  
 
Un pas vers le mariage  
 
Une seule ombre au tableau de Wahida : “Mon entourage me rappelle tous les jours que je suis dans l’erreur parce que je ne suis pas encore mariée”.  
 
Même si ce n’est plus la famille qui est prédominante dans le choix du conjoint, l’homme a toujours le beau rôle pour officialiser sa relation quand bon lui semble. Quel que soit le niveau de la femme, celle ci espère toujours que son compagnon s’oriente vers le mariage. La famille a tendance également à laisser faire les enfants qui acquièrent de plus en plus d’autonomie, qu’ils ont du mal à gérer parfois, pour des raisons matérielles mais aussi pour des raisons sociologiques Le choix prend du temps avec cette tendance à cohabiter auparavant. Est-ce à cause de la démission de la famille? Les unions en dehors du cadre du mariage seraient d’autant plus alléchants que les jeunes auraient tendance à se détourner du mariage? Noura, universitaire, considère “qu’il y a des gens qui s’engagent sans se marier et des gens qui se marient sans s’engager”.  
 
Dans les cités populaires, le concubinage est beaucoup plus secret que dans les quartiers huppés. Si, dans ces derniers, une certaine permissivité existe et les couples concubins ont moins de contraintes sociales, dans les cités populaires, il est très mal vu, voire carrément rejeté et gare aux audacieux. Pourtant des couples le vivent, dans ces mêmes cités tout en donnant, aux voisins, l’aspect d’un couple légalement marié. Tel le cas de Hafsia, venue du Nord Ouest pour travailler en tant qu’aide ménagère. Sa relation avec Mokhtar, célibataire, la conduit au concubinage pour résoudre tout d’abord un problème économique mais aussi social dans la mesure où elle est considérée dans le quartier comme femme mariée, et jouissant de ce fait d’une plus grande liberté et de protection. Cela ne l’empêche pas de remplir son devoir envers sa famille en envoyant mensuellement un salaire à son père. Ce dernier, semble t-il, serait même au courant de cette relation illégale. Il aurait décidé de se résigner en attendant le jour où sa fille convolera enfin en juste noce, faisant taire les rumeurs dans le village.  
 
Le bonheur à deux  
 
Le concubinage peut également être une solution pour les personnes ayant connu l’échec du mariage. Ainsi, Mounira, 48 ans, responsable d’une unité de confection, est divorcée depuis cinq ans. Elle a connu Mohsen, 57 ans, dirigeant de sa propre entreprise de textile, également divorcé. Ils se sont rencontrés dans le cadre du travail et une idylle est née progressivement. “Il m’a beaucoup aidée alors que mon unité de confection connaissait de graves problèmes de gestion. Grâce à lui, l’affaire est de nouveau sur pied et connaît même des résultats très positifs. Je vis depuis avec lui et je ne pourrais jamais le laisser tomber. Même si nous connaissons de temps à autres de petits conflits, nous gérons le contentieux avec sagesse et je ne me déchaîne plus comme lorsque j’étais mariée”.  
 
Quant à Mohsen, il affirme: “C’était clair dès le départ, nous sommes ensemble pour l’échange et profiter de la vie. Nous n’avons rien d’autre à construire que le bonheur à deux ! ”  
 
Notre enquête nous a permis de découvrir également une forme insolite de concubinage. Après avoir été divorcés pendant 12 ans, Safia et Abdelhamid se sont remis de nouveau en ménage. Aujourd’hui, ils vivent ensemble depuis cinq ans. Safia raconte “que l’homme duquel elle a divorcé se comporte aujourd’hui autrement“. Durant le mariage, les problèmes financiers et la routine ont détruit notre couple. Avec le temps, nous avons acquis une autre forme de maturité. Aujourd’hui, nous redécouvrons notre sensualité. Notre plaisir en tout est totalement différent. Nous avons l’impression de vivre une formidable aventure. Nous vivons pleinement notre relation et, à notre âge, nous n’avons plus rien à prouver. Nous sommes libérés des inhibitions sociales et nous ne ressentons nullement le besoin d’officialiser notre relation. Nous avons retenu la leçon. C’est comme si notre concubinage était la continuation de notre mariage”.  
 
Cependant, dans notre société, on constate statistiquement que seul le mariage constitue la concrétisation de l’engagement. De l’avis de toutes les femmes qui ont témoigné, il est bien plus solide que la cohabitation parce qu’il permet aux couples de résoudre leurs difficultés en ayant l’assurance que les conflits ne remettent pas en cause leur projet initial. Le concubinage varie selon le monde de vie urbain ou rural et le milieu social. Toutefois, pour le moment, le mariage demeure le modèle le plus dominant même s’il intervient de plus en plus tard.

4 réflexions sur “ Concubinage : Le péché mignon par Nadia AYADI (Tunisie) ”

  1. Chère Nabou..

    Nos sociétés etant ce qu’elles sont en Afrique (pas partout).

    Il n’est pas rare de voir une lady qui a l’aisance financière de s’offrir un appartement / une maison.

    Rester chez ses parents.

    La force de la tradition étant ce qu’elle est, certains aspects de la  »modernité » ns se traduisent pas dans les faits..

    Vivre en union libre peut avoir ses avantages et ses inconvénients.

    Je ne suis pas partisan de ce mode de vie.

    J’ai un respect presque idéaliste de ma future femme et je pense que si je vivais ce genre de relation avant l’engagement, le socle du piédestal ou je l’envisage, aura une couche tellement fine qu’au premier diffèrent, je pense que ma patience sera mise à rude épreuve

    1. A quand mon invitation frangin???, nos aieux avait inventé le système de dot bien avant le mariage occidentale et religieux et j’ai appris plus sur ces traditions depuis que je suis établie en Afrique Centrale.Bizzz et merci pour ton apport.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s