L’UMWALI par ALEX ENGWETE

L’UMWALI par  ALEX ENGWETE

La première institution féminine à s’écrouler sous l’attaque frontale du christianisme est l’« umwali »—société proto-féministe et réseau de support solidaire de la femme de l’« umwali », à laquelle avait appartenu ma mère tout le long de son existence.

Des ethnologues—et même des ethnologues africains—qui se sont penchés sur l’umwali se sont tous malheureusement limités à la mince pellicule de ses aspects visibles et sensationnalistes. Certains ethnologues ont caractérisé l’umwali comme une « école d’amour africaine» ou comme une « éducation sexuelle de la jeune fille Ngwana [swahili] avant le mariage », ou encore, à en croire le rapport sur l’umwali à Kindu (province du Maniema) rédigé en 1927 par une autorité administrative belge, M. Vandecamp,  une véritable « secte de prostitution ». A une époque où l’autorité coloniale belge faisait face à toutes sortes de mouvements de résistance organisés en sociétés secrètes ou « sectes »—de la résistance politico-religieuse dans le Bas-Congo représentée par Simon Kimbangu, en passant par la révolte meurtrière des Pende dans le Bandundu aux hommes-léopards des Azandés—il était normal que l’autorité coloniale considérât l’umwali comme une secte au même titre que les autres sociétés secrètes masculines. (Il est intéressant de noter que les « indigènes » pour leur part considéraient que les civils belges s’organisaient en sectes de cannibales qui enlevaient les Noirs qui s’attardaient la nuit dehors et faisaient ripaille de leur chair).

Mais revenons un moment sur cette étrange caractérisation de l’umwali par Vandecamp, car elle nous permettra d’amorcer une redéfinition et une description plus appropriée en contrepoint de cette société.

Selon Vandecamp : « La secte Mwali doit être appelée la secte de la prostitution : c’est là son rôle principal. Tout homme voulant profiter ou avoir des relations avec une femme de la secte doit payer au préalable une somme quelconque. Toute femme qui veut faire partie de cette secte doit se déclarer devant un conseil et exprimer le désir de vouloir devenir prostituée. Elle doit se déclarer à la disposition de tout homme qui se présente. La femme doit être nubile et avoir eu des relations avec l’homme avant d’être admise dans la secte… Toutes les réunions de la secte (exclusivement féminines) se marquent par des chants, des danses et des grimaces ayant trait aux relations sexuelles… La devise de cette secte est la suivante : « la perversion »… C’est certainement là que se trouve la diminution de natalité chez les Arabisés. Le plus grand danger consiste en ce qui suit : il paraîtrait que la femme mwali qui entre dans la secte se rend stérile par certains médicaments et lavages continuels du sexe… »

Notons tout de suite, comme l’a établi Luc de Heusch, que les Bantous (ainsi que les Tutsi du Burundi et du Rwanda d’ailleurs) sont—Dieu merci—contre la pratique barbare de l’excision, véritable fléau frappant certaines cultures de l’Afrique de l’ouest. En lieu et place, les Bantous ont établi des pratiques de jouissance sexuelle de la femme faites de l’élongation des lèvres inférieures ou du clitoris—pratiques qui se retrouvaient tant au Burundi et au Rwanda que chez les Luba, les Tshokwe, les Kongo et d’autres ethnies de la RDC.

Contrairement à ce que pense Vandecamp, bien avant tout contact avec la culture « arabisée » tanzanienne, les femmes congolaises avaient des pratiques similaires à l’umwali—comme le « Kifumu » par exemple des femmes congolaises de la Province du Maniema.

Loin d’être une « secte de prostitution », l’umwali était une pratique répandue et obligatoire des filles nubiles avant le mariage. L’umwali n’était pas non plus une « perversion » mais bien un apprentissage méthodique physique de la technologie sexuelle n’ayant rien à envier aux méthodes millénaires du Yoga tantrique ainsi qu’une préparation « morale » de la jeune fille aux obligations et aux devoirs conjugaux de la femme. L’umwali contenait de ce fait un enseignement théorique fait d’allégories (dont je donnerai un exemple dans le post suivant). Si elle est devenue une secte ou une société secrète, c’est du fait que l’autorité administrative coloniale, les paroisses et les écoles catholiques pour filles réprimaient impitoyablement ce qu’elles considéraient, pour reprendre la catégorisation de Vandecamp, comme « une secte de prostitution ».

Mais Vandecamp a raison lorsqu’il déclare que l’umwali était « exclusivement » un enseignement par et pour les femmes. C’est d’ailleurs là son caractère subversif, non seulement aux yeux de l’autorité coloniale, mais aussi au sein de la culture patriarcale congolaise elle-même qu’elle subvertit de manière radicale. Mais, j’anticipe…

D’abord, qu’est-ce l’umwali ?

Un bon « kamusi » ou dictionnaire swahili vous donnera les 5 définitions suivantes du mot « umwali » (pluriel : wali) : 1) initié (e) ; 2) jeune fille vierge ; 3) fille qui a ses premières règles ; 4) jeune femme ; 5) enfant avant son initiation. (Que l’on note ici qu’en Kirundi et en Kinyarwanda, langues empruntant beaucoup au lexique swahili, « umwali » signifie « jeune fille » et est d’ailleurs un prénom féminin très commun au Burundi et au Rwanda).

S’il est établi que l’umwali provient de la culture swahilie de la Tanzanie, il est aussi vrai qu’un apprentissage similaire préexistait dans toute l’Afrique centrale (comme on l’a dit pour le cas du Congo). Dans sa forme moderne, l’umwali se retrouve partout en Afrique centrale, jusqu’au centre et au sud du Malawi, chez les Nyanja, où il est appelé « chinamwali ». L’umwali est un rituel d’incorporation de la fille nubile dans la société des femmes. Mais plus qu’un rituel, il est surtout un réseau informel qui fonctionne, dans un village ou en milieu urbain, comme un ensemble de petits groupes féminins fonctionnant comme des communautés de base de soutien qui perdurent durant toute l’existence des membres.

Typiquement, un réseau élémentaire umwali est constitué d’une dizaine de jeunes filles appelées « wali » qui sont sous l’apprentissage d’une ou plusieurs « somo », des instructrices—instructrices en pratiques sexuelles, pour les ethnologues qui s’entêtent à ne voir que cet aspect dans l’umwali. (Le mot « somo »—pluriel : masomo—a aussi les significations suivantes en swahili : 1) leçon ; 2) éducation ; 3) femme qui instruit des jeunes filles en matière de sexualité ; 4) assistante dans un rituel d’initiation ; et 4) homonyme).

Les piliers de l’enseignement umwali sont :

1) La technologie de la pratique sexuelle consistant en 4 techniques principales, avec des variations introduites par des recherches personnelles des « somo » : a) le « kupeta » (littéralement : « vanner ») qui consiste en la maîtrise du remuement des hanches de haut en bas et de bas en haut avec une partenaire faisant fonction de l’homme au-dessus de la néophyte ; b) le « kufyonza » (littéralement : « sucer ») qui est fait d’exercices de contraction et de relâchement des muscles du vagin ; c) le « kuyunga » (littéralement : « tamiser ») qui, comme le nom l’indique, consiste en ondulations latérales à la manière d’un tamis ; et d) différentes techniques de succions (du pénis), de petites morsures, et de baisers.

Comme dans le Tai Chi chinois qui consiste à fixer les mouvements du Kung Fu  par une déconstruction et une répétition au ralenti de tous les mouvements rapides, deux danses umwali répètent et fixent les 3 premières techniques : a) le « Tikiza » (littéralement : roulement des hanches) et b) l’ « unyonga » (littéralement : danse des reins).

2) L’hygiène du corps et du vagin : les wali et les somo se lavent toute leur vie au moins  deux fois par jour (le matin et le soir) et font la toilette du vagin après chaque rapport sexuel. Cette extrême hygiène vaginale pourrait peut-être partiellement expliquer le faible taux de reproduction des femmes wali que Vandecamp taxe abusivement de « stériles » (question d’ailleurs à résoudre par des études statistiques historiques d’ethnosociologie de l’époque coloniale).

3) La connaissance des herbes médicinales pour combattre la candidose, la vaginite, etc., et pour assécher le vagin—une concession malheureuse au préjugé patriarcal congolais du « vagin sec ».

4) Diverses techniques de contrôle et d’espacement des naissances dont : a) la séparation sexuelle rigoureuse d’avec le mari de la naissance jusqu’au sevrage de l’enfant (2 ans) de peur que l’enfant ne dépérisse de « sanga » (rabougrissement fatal) ; etc.

5) Interdiction d’avoir des rapports sexuels quotidiens en vue d’exacerber le désir de l’homme. Et lorsqu’on a ces rapports, on doit s’accoupler tout au moins deux fois de suite.

6) Interdiction d’avoir des rapports sexuels pendant la journée ou dans la nature (cette dernière interdiction peut avoir été occasionnée en vue de prévenir des morsures de serpents).

7) L’apprentissage de la toilette funéraire, car les corps des wali mortes n’étaient préparés pour l’ensevelissement que par d’autres wali. Il était d’ailleurs demandé au mari d’une grande somo morte de se soumettre à un rituel nécrophile consistant à avoir un dernier rapport sexuel avec le cadavre de l’épouse défunte après la toilette funéraire et avant la mise en bière du corps. En cas de décès de l’enfant d’une mwali, juste après l’enterrement, un coït immédiat s’en suit dans le lit conjugal, parfois en présence des autres wali.

8) La fin de cet apprentissage de base de la mwali était marquée par l’octroi d’un sceptre—très souvent un bâton recouvert de cuir—qui confère à la mwali un pouvoir surnaturel dans son lit et sur son mari. Pouvoir réel de la femme, soit dit en passant, car j’ai personnellement connu une mwali polyandre (ma tante maternelle) qui vivait avec ses deux maris sous le même toit. Le mot « somo » signifiant aussi homonymie, à cette occasion les néophytes prennent soit des noms de leurs somo ou soit des noms swahilis qui traduisent leur spécialité au lit : Bi-Safi (la demoiselle propre), Bi-Sifa  (la demoiselle glorieuse), Bi-Laza (la demoiselle berceuse), Bi-Atosha (la demoiselle qui suffit), Bi-Furaha (la demoiselle joie).

9) Au cours de la nuit des noces de la mwali, la somo et d’autres wali expérimentées assistaient dans la chambre nuptiale à la défloration par le mari sur un drap blanc immaculé (ce qui balaye l’argument de Vandecamp selon lequel l’umwali serait une « secte de prostitution »). Après une défloration réussie, la somo et les wali présentes s’emparaient du drap taché de sang, l’attachaient à un mat, et le paradaient en chantant dans le quartier du marié.
Trois facteurs constituaient une subversion fondamentale de l’umwali :

a) la pédagogie de l’umwali était une pédagogie analogue à celle de Dewey faite de la mise en pratique du précepte pragmatique du « learning-by-doing » (apprentissage par l’action). Ainsi, pour apprendre la technologie sexuelle, la somo et les wali devaient se déshabiller pour mimer l’acte sexuel dans tous ses détails ;

b) cet apprentissage n’était jamais terminé durant l’existence des wali, puisque la recherche technologique ne pouvait s’achever. Les wali continuaient donc à se rencontrer et à perfectionner leur technique tout comme lors de l’apprentissage de base : nues et au corps à corps—pratique qui faisait de ces wali des bisexuelles et de celles d’entre elles qui étaient veuves des lesbiennes de facto ;

c) des allégories, des contes et des proverbes constituaient un corpus d’enseignement ésotérique

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http://alexengwte.afrikblog.com

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